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Prétexte de pluralité singulière et or du tant avec écho



Le temps n’est plus un simple segment entre deux cigarettes pour qui cesse définitivement de fumer, il peut plutôt ressembler à un énorme rouleau de papier adhésif qui colle aux doigts et dont on a du mal à se débarrasser. Une molécule vous manque et le monde change de texture, de saveur, le choc est brutal, la réalité contre le encore plus vrai, on a de nouvelles manières, des antécédents, une ambition soudain. Occuper tout le temps, faire vibrer tout l’espace, rencontrer quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a entendu parler de quelqu’un, marcher sensuellement, aimer les animaux – aimer les chiens surtout, aimer tout ce que font les chiens. Aussi l’envie alors de donner son numéro de portable à n’importe qui, de se documenter sur tout en imaginant les jours où une puce électronique extrêmement miniaturisée introduite dans le cortex parafrontal et connectée au réseau sylvien permettra à tout moment de se brancher sur une matrice de supraconscience numérique et collective, et dont les données seront rentrées à la main par un informaticien groenlandais ivre; l’envie de descendre enfin le cours d’une rivière. Imaginer encore dans les détails une histoire entre un personnage appelé Le Cœur et une femme de mauvaise vie que nous appellerons La Comtesse : Le Cœur habite rue des Filles du Calvaire. La Comtesse a son appartement qui donne sur la rue de Turbigo, et la fenêtre de sa chambre est située juste à côté du sein droit de la sculpture majestueuse de la façade au numéro 57. Ils se sont croisés par hasard. Ils ne sont pas exclusifs. Ils se déplacent avec leurs multiplicités réciproques. Le pluralisme subjectif, façon de se rapprocher dans un instant comme dans tous les instants, tous dans ce que nous sommes mais aussi dans ce que nous croyons être, pour soi comme pour l’autre, est un humanisme. Façon de composer les singuliarités du réel avec les possibilités du rêve. Imaginer aussi la correspondance fictive érotique et légèrement nuancée entre une femme du monde, Elizabeth de Georges de Saint Val, adepte de jeux de positions et Stanislas de Saint Romain, un homme masqué initié et sans âge qui vient la visiter la nuit, les mains plongées dans des gants mapa, des poignes puissantes, et qui aime à recouvrir son corps de liquide vaisselle, fluide entre les fluides, car le gras n’attache pas. Plus tard vient enfin l’heure et nous étions là à commencer la soirée dans un coin réservé de l’ECC transformé pour l’occasion en galerie dédiée pour l’exposition Transgenix de Jamie Leopardo qui déambulait dans la salle vêtu le plus simplement du monde dans un manteau épais en plume d’autruche rouge de synthèse. La femme médecin est accompagnée d’un critique littéraire admirateur de Paul Valéry et sosie de Vincent Gallo. Sloane est d’humeur féroce, exagérément glamour, rouge à lèvre très vif et bavé sur lèvres onctueuses, les jambes très longues dans un short noir très court, un petit haut à bretelle noir à l’effet plongeant parfaitement efficace, et le monde est à ses pieds. L’une des deux Jennifer n’a pas le droit de parler ce soir. Elle a les yeux noirs cernés de charbon de bois, de fard et de poudre d’or. L’autre est pour la nuit la propriété exclusive d’un animateur de TV publique au nez abondamment repoudré. Un ancien joueur de football reconverti dans les marques de cuir est photographié avec un verre de vodka aux couleurs changeantes issue de la manipulation d’un maïs spécialement traité. La chanteuse du groupe Do me, voix nasillarde de petite chate hurlant la nuit sur les toits, se voit offrir une gorgée de saqué de contre façon importé de Chine selon un rituel complexe et sacré. Le tiers de Sorrento Siren s’entretien avec la moitié consciente de Jean Biton. On assiste à la lecture des quelques pages d’un livre écrit sans discontinuer en une seule nuit, buzz médiatique de la dernière rentrée, par le traducteur d’un auteur culte dont nul ne connait le visage. Le transgénique est l’œuvre de l’homme : il n’est pas fait pour durer. Toutes les œuvres sont brûlées dans un gigantesque four à pain, sculptures en cire d’abeille de laboratoire, peintures aux gouaches métachlorées, photographies dont la révélation se fait par l’imprégnation de composés aux structures atomiques instables sur le papier extrait de la feuille de palmier inventée par un savant malgache – éphémère effroi de génie transgénique que nous n’avons pour la plupart pas eu le temps d’observer depuis l’apéritif qui nous occupe à plein temps. C’est vrai, Jamie Leopardo a fait les choses en grand. Annie de Montagnac l’aimera ce soir, de nombreuses fois et de multiples façons. L’attachée de presse de Grégory Mikhaël est à la soirée de la revue Transitif, organisée dans un gymnase du XIIe reconverti en cabinet de curiosités. Les invités sont masqués. Pour celui qui apprécie ce qui se boit jusqu’à la lie, c’est goutte à goutte, un lac ici maintenant. Raymond le Dog est en tenue d’alchimiste au coin du feu et sur une peau de bête à poils longs tente d’expliquer à une étudiante en langues orientales sa propre technique d’extraction de la lumière. Elle traduit en retour « sois mon plaisir » en douze langues. La promesse de certains corps se répercute déjà comme un écho de mur en mur dans les cavités cylindriques de la boîte crânienne mais il faudra faire un choix. Parfois, on regrette juste de ne pas être plusieurs, prolongeant encore pour soi même l’expérience dans toutes les directions autonomes des réflexions de tous les miroirs possibles.


Bande son idéale : Suede - Animal Nitrate

Les illogiciens



Au PFC, Sloane envahit l’espace d’un coup et tous les visages se tournent vers elle quand elle ouvre la porte. L’air glacial fait son chemin jusqu’au délicieux frisson, chacun essaie de garder sa contenance mais en vain : tous sont flaques d’hommes «et que l’on jette par paquets ». Elle est masquée, un loup en dentelle et velours, mais on la reconnaît à ses jambes. Un long pull informe de laine mitée tombant lui colle au corps et dessine pourtant des formes aux proportions assez parfaites. Sorte de pute de luxe de rêve disait d’elle Raymond le Dog, qui porte une perruque rouge ce soir. Eric de La Joya lui l’aime en salope intégrale, idéale et honnête. Rien ne lui va mieux pourtant que l’instant précis qui précède la nudité, si l’on me demande mon avis. L’une des deux Jennifer est menottée au bar. Plus tard, vernissage dans une pharmacie du XIe. Dress code white impeccable. Jean Biton expose ses animaux schizophréniques entre les rayons et les piles de médicaments pour la toux. Les petites sculptures ressemblent à des structures d’ADN qui tenteraient de fuir par la peau. Les peintures sont des grands formats fantomatiques qui évoquent une critique explicite de cette société de consommation qui donne à manger de la vache moulue aux porcs. Sous la peinture, Jean Biton me confie qu’il a peint en première intention une sorte de kama-sutra animal, qui agirait sur le regard subliminal comme un aimant, et déterminait un nouveau type de distance entre l’œuvre, le spectateur et la volonté au sens large, concept rigoriste qui inclurait tout ce qui se veut énoncé et tout ce qui l’est vraiment, dans cet espace mais aussi dans toutes les zones parallèles de l’interprétation du possible. Raymond Le Dog surgit en rugissant dans la galerie centrale après avoir avalé deux tablettes de sulfate de benzoate, une capsule de molsidomine, et une dose massive de curares, puis s’écroule dans un filet de bave cinétique, vague échouée aux courants incompréhensibles devant parterre indifférent. Laszlo et Francine cherchent des extraits de glande surrénale derrière les étalages. On organise une soirée laborantine entre les éprouvettes et les pipettes en verre, et les deux Jennifer mâchent des résines animales debout sur la paillasse, les pieds nus sur la nacre blanche des carreaux du plan de travail. La suite de la soirée est prévue dans les salons d’un hôpital psychiatrique de la rive gauche. Le collectif théâtral des Illogiciens a censément investi les lieux. Les patients aux délires riches sont rivés devant l’écran de télévision. Cela ne fait aucune différence pour eux de voir débarquer à cette heure là par la porte verrouillée, service d’ordre un peu spécial pour l’occasion, un troupeau d’artistes, de pique assiettes, d’alcooliques du milieu de l’art et de noctambules, oiseaux de nuit disparates aux plumes éclatantes, aux couleurs chatoyantes, aux ramages hallucinants et aux délires équivalents. Le mélange se fait sans effort, la sauce prend vite et on écoute DJ Sarki de Mad enchaîner les titres pointus, Zig million first de Wax Party et Représentations 857 de Frukster par exemple, délicat fondu enchaîné en pente douce, mais aussi certains hits et standards de la schizophrénie, Danse des canards, Eros Ramazotti, Daniel Balavoine, Mylène farmer, avec toujours le même art et la même application. Les acteurs illogiciens imitent les symptômes de la folie avec perfection, qui schizophrène catatonique, qui hypomane ingérable, à moins qu’il ne s’agisse en fait véritablement de patients incurables. On trouve de tout dans cet hôpital, et les meilleurs dealers de la capitale se donnent rendez vous dans sa cour intérieure. Sloane et les deux Jennifers sont chambre 139. Raymond le Dog est en chambre capitonnée. FB passe faire un petit coucou, et il me prend pour JPL. Plus tard il me confond encore, mais s’excusant cette fois-ci, avec le fils d’un célèbre écrivain. De nouveaux amis, et des esprits libres. Les symptômes s’étalent. Spectacle humain quand le patient de la 124 se propose de découper de la chair humaine avec les dents. Sur le mur blanc immense, six rétroprojecteurs diffusent en continu chacun à un temps différent sur sa portion, boucles infinies mais décalées, toutes uniques mais qui se rejoignent et s’égalisent, l’intégralité des trois heures quarante sept de film qui voit Biton s’ébattre dans un lit aux draps de satin rose entouré de cinq poupées gonflables auxquelles il fera subir tour à tour tous les outrages.



Bande son idéale: Metronomy - On the motorway

Chambre 208



Jusque là j'écrivais sur deux personnages choisis au hasard pour être sans le savoir les protagonistes d'une situation créée de toute pièce, conglomérat cheval de Troie dans l'avancée masquée des choses. Martial Béranger par exemple, s'élance dans le couloir les oreilles volontairement remplies de cire liquide. Des vaguelettes chaudes et épaisses s'écoulent à chaque impulsion dans ses circonvolutions labyrinthiques et troublent le rapport proprioceptif de ses membres avec son cerveau. A huit mille kilomètres de là au même moment,Yann Gùnzbek met un terme à la prépondérance de l'étrange dans un rapport curieusement intitulé "L'astringent: notes sur le monde" et qu'il remet bientôt à son directeur de thèse, catcheur mexicain le soir (El Poderoso). Puis Martial lustre sa housse de raquette tout en sirotant un délicieux gin martini à la paille. Il respire par le nez à intervalles réguliers, et son sourire se veut étanche (au fond de la coupe ce n'était que chair et noyaux, il lèche maintenant le résidu comme des cailloux de miel). Yann Gùnzbek lui s'apitoie sur son sort au maximum de sa concentration dans l’arrière cour d’une pulqueria du D.F., décidé à extraire le près et le contigüe de la zone de friction qu'il avait délimité en grattant le dos d’une épluchure d’orange, étendu par terre et nu. Intuition panique un matin: pourquoi ne pas brûler du feu de l'intérieur? L'heure approche, on se retrouve enfin sur la terrasse du PE, et Sloane et ses deux Jennifer ont des jupes à carreau et des tenues d'écolières. Début de soirée chez Jean Biton, dîner et autres affaires mondaines sous des trophées à tête de lapin à cornes, et regardés par des masques africains. On parle du succès de la contre Fiac organisée par Biton. On écoute Crass, en souvenir du bon vieux temps. Angoisse soudain, qui se sent vieillir? Sloane se lève et s'en va car la nuit est jeune. Nous la suivons, ses jambes agiles tapent le talon sur le sol et c'est l'hymne de nos nuits. Les deux Jennifer s'attrapent par la main et accourent de façon systématique et étudiée vers les passants. Nous portons des lunettes un peu spéciales pour l'occasion, asymétriques et de montures différentes jointes au fer au milieu. Au 00 cocktail rhum gingembre, le meilleur de la ville. Plus tard, maintenant, Crescendo donne le meilleur de son mix dans la soirée privée d'un couturier hystérique, puis on file à l'after chambre 208 de l'hôtel K. Sloane est debout sur le lit, immobile, et sa jupe remonte comme par magie le long de ses hanches magnifiques comme elle danse, lascive, et personne n'ose encore approcher, profitant de ces derniers moments de repos avant l'action. Jennifer, assise en culotte sur la moquette jusque là, enfin se lève et l'accompagne. Oui mais laquelle? Celle qui a une marque de naissance au dessus des reins. Alors il advint quelque chose de très inattendu. Dehors, le jour se lève. La lumière perce à travers le filtre-paranoïaque des rideaux. Le vent tiède fait voleter le tissu épais et blanc, épousant par ses contours un mouvement silencieux lent et pendulaire. Les nuages au-dessus des bâtiments semblent s’étirer prodigieusement, embrasés de rouge et tendus sur toute la longueur du ciel. Dans la pièce, à l’obscurité succède la clarté et le dû remplace enfin la promesse.

Bande son idéale: The Beastie Boys- Intergalactic